Douze convives réunis pour conjurer leur solitude, et accessoirement fêter Thanksgiving autour d'une dinde, se perdent dans les méandres de leurs souffrances singulières, sans savoir qu'en haut lieu leur destin est irrémédiablement figé. Qu'auront-ils fait de leur vie, eux qui auront tant souffert, écorchés par mille blessures et maints tourments ? Des drames de la vie aux affres de la douleur physique, qu'auront-ils vraiment choisi ? Eux, les hommes, ces produits d'une histoire qui commença bien avant eux et qui finira longtemps après leur mort, pièces négligeables d'un puzzle infini. Seuls peut-être, l'ébauche de l'amour ou les lauriers jaunis de la postérité constitueront une échappatoire éphémère et illusoire à ce qu'aura été la médiocrité de leur vie, cette "douce agonie". Car Dieu veille et rappelle qu'il peut cueillir chacun d'entre eux, chacun de leurs proches à l'orée de la jeunesse ou au seuil de la vieillesse. Cruel, Dieu ? Sans doute, il joue de son œuvre et orchestre une marche funèbre sans états d'âme, parce qu'il a conçu le monde ainsi, imparfait mais "sublime". --Lenaïc Gravis & Jocelyn Blériot "Dolce agonia" affiche ses références, pour éviter qu'une critique aigrie ne reproche de trop évidents emprunts. Comme on est, dans ce roman, en milieu intellectuel, les lectures, les commentaires, les citations se multiplient naturellement. Il est question de "Gens de Dublin" et de "Mrs Dalloway". Mais il serait malveillant de prétendre que la romancière canadienne se prend pour Joyce et pour Virginia Woolf ... La situation, la chronologie, les contraintes de lieu et de temps, la liberté de rythme incitent au rapprochement : c'est la fête de Thanksgiving aux Etats-Unis, où un poète de renom invite onze amis et le bébé de deux d'entre eux. Autour de la table où trône une dinde dont le fumet parfume les premières pages, les convives parlent et pensent. Et au-dessus de ce dialogue, explicite et implicite, empreint de nostalgie, d'angoisse, de rancoeurs, de frustrations, d'agressivité plus ou moins rentrée, mais aussi d'amour, on entend un sourd monologue : celui, non de l'auteur omniscient, mais de Dieu en personne. "Quelle espèce ! Souvent, à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre... Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre ! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins ; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir ; je connais leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience... Et pourtant, et pourtant... ils ne cessent de m'étonner." N. H. Réunis autour d'un repas de Thanksgiving, douze convives parlent de la naissance, de la mort, du vertige des pensées et de la valse des sentiments... tandis que le lecteur est instruit par Dieu lui-même du destin vers lequel s'acheminent à leur insu ces personnages.