Radiographie tragi-comique de la société française depuis l’instauration de la Ve République, le nouveau roman de Jean-Paul Dubois s’intitule Une vie française… mais ne sonne pas vraiment français. Plutôt américain, avec l’influence de maîtres tels que Philip Roth et John Updike, par l’ampleur de son projet, par son souffle, par son aptitude à faire vivre des personnages et à leur conférer une trajectoire à la fois intime, familiale, sociale et historique. Pour un adolescent timide, grandir n'est jamais chose facile. Surtout lorsque l'on est flanqué de parents accablés et mutiques, d'une grand-mère pétainiste de cour et chrétienne farouche, d'une tante nostalgique de l'Algérie française et de son ancien milicien de mari, d'une seconde tante tout aussi raisonnablement socialiste qu'âpre au gain et de son crypto-communiste de concubin. Le tout coincé entre Charles de Gaulle, "momie caractérielle vêtue de bandelettes kaki" affublée de son "képi de gardien de square", et son Premier ministre Georges Pompidou. Parce que l'histoire de sa vie se confond avec celle de la Ve République, parce qu'il appartient à une génération "qui ne voulait plus qu'on lui coupe les cheveux en brosse, pas davantage qu'on lui taille sa vie au carré ou qu'on la traîne à l'église", une génération à cent mille lieues de la précédente, "avide d'équité, de liberté, brûlant de prendre ses distances d'avec ses dieux et ses vieux maîtres", le héros-narrateur Paul Blick ne manque ni de verve, ni de regard critique. Il fait sa révolution personnelle durant l'été 1965 en s'adonnant au sexe et à la joie absolue d'être lui-même, martyrise la rue parce qu'il aime "le bordel pour le bordel", se fait exonérer du service militaire pour y avoir été rossé à vif, flirte avec la grande aventure spirituelle du gauchisme, découvre la narcodépendance, la vie communautaire, l'embrasement des campus, le journalisme sportif, la vie de couple avec une fille de droite, les trop nombreuses déceptions de l'âge adulte et la neurasthénie familiale. Mélancolique, il se passionne pour les arbres qu'il photographie comme personne, s'occupe de ses enfants sans s'intéresser aux jérémiades patronales de sa femme, débat pour lui-même des faits et des méfaits de son époque, entretient sa libido loin de son foyer et affronte pêle-mêle krach boursier, faillite, accident mortel, deuil et folie. À travers le genre d'une saga familiale qui tend à la fois du récit intimiste et de la narration picaresque, de la comédie débridée et de la tragédie, Jean-Paul Dubois privilégie l'art du décryptage socio-politique. Drôle, pétillant et irrésistible, Une vie française joue sur tous les tons, les digressions, les incises et les rebondissements, sans jamais perdre de vue l'essentiel : savoir capter l'ordinaire de l'histoire individuelle pour mieux mettre l'Histoire en perspective. Dédaignant les caprices de la mode, tout aussi réfractaire aux effets faciles qu'aux gadgets littéraires, Jean-Paul Dubois applique trois grandes leçons : humour, vitalité du style et subtilité des références. Les lecteurs, eux, se régalent. Petit-fils de berger pyrénéen, fils d'une correctrice de presse et d'un concessionnaire Simca à Toulouse, Paul Blick est d'abord un enfant de la Ve République. L'histoire de sa vie se confond avec celle d'une France qui crut à de Gaulle après 58 et à Pompidou après 68, s'offrit à Giscard avant de porter Mitterrand au pouvoir, pour se jeter finalement dans les bras de Chirac. Et Paul, dans tout ça ? Après avoir découvert, comme il se doit, les joies de la différence dans le lit d'une petite Anglaise, il fait de vagues études, devient journaliste sportif et épouse Anna, la fille de son patron. Brillante chef d'entreprise, adepte d'Adam Smith et de la croissance à deux chiffres, celle-ci lui abandonne le terrain domestique. Devenu papa poule, Paul n'en mène pas moins une vie érotique aussi intense que secrète et se passionne pour les arbres, qu'il sait photographier comme personne. Une vraie série noire - krach boursier, faillite, accident mortel, folie - se chargera d'apporter à cette comédie française un dénouement digne d'une tragédie antique. Jardinier mélancolique, Paul Blick prend discrètement congé, entre son petit-fils bien-aimé et sa fille schizophrène. Si l'on retrouve ici la plupart des " fondamentaux " de Jean-Paul Dubois - dentistes sadiques, femmes dominatrices, mésalliances et trahisons conjugales, sans parler des indispensables tondeuses à gazon -, on y découvre une construction romanesque dont l'ampleur tranche avec le laconisme de ses autres livres. Cet admirateur de Philip Roth et de John Updike est de retour avec ce roman dont le souffle n'a rien à envier aux grandes sagas familiales, dans une traversée du siècle menée au pas de charge.