Tu vois Maria, je l'ai terminé, mon livre. C'est un peu grâce à toi. Les nuits que j'ai passées à écrire Anissa Corto sont des nuits où je n'ai pensé qu'à ton regard par-dessus mon épaule. J'ai tenté, à chaque phrase, de deviner tes exclamations, ton étonnement, tes doutes. Il m'est arrivé de te retrouver à Sâo Paulo, pour écrire auprès de toi. Auprès de toi, je n'écrivais pas beaucoup. J'ai très peur de ta réaction à présent. Ce que je pensais être immense, parcouru par tes yeux, va s'excuser d'avoir été écrit. C'est trop tard. Mon style va se retrouver en slip au milieu de la cour. Tout est là, en place, imprimé, figé, définitif, tout est là qui t'attend et te craint. J'essaie de gagner du temps, mais tu es peut-être déjà en train de regarder la couverture, d'ouvrir le livre, d'isoler quelques bribes au passage, prélevant, à la manière des chimistes, les échantillons qui te suffiront pour juger l'ensemble. Je ne peux plus reculer ; il ne me reste qu'à te faire face. Ou à fuir. Je n'ai pas essayé de faire le malin. Tu n'aurais pas été dupe ; j'ai voulu suivre ma pente naturelle, sans jamais forcer les mots, sans jamais chercher à impressionner quiconque, et surtout pas toi. Tu verras, je serai tour à tour pathétique et excessif, lyrique et névrosé. Comme dans la vie. Je serai tour à tour moimême. Anissa Corto, ce n'est pas Madame Bovary, d'accord, mais c'est moi. Voilà, je me tais. Je te laisse. Comme chaque fois que je sors un livre, je me sens minuscule ; surtout à côté de mes maîtres, les grands, les morts, que je salue debout sur mon escabeau. Je t'aime. Yann Cernes mauves, ventre creux, sans nulle part où aller, je sortais. Je m'inventais des buts : acheter Libération gare de l'Est, Le Figaro aux Invalides ou Le Monde sur les Champs. J'allais à la vidéothèque voir Jean Yann (une des grandes figures de l'année 1972). Si je retournais dans les années soixante-dix, c'est parce que dans les années soixante-dix, les années quatre-vingt-dix n'existaient pas. La vie est peuplée de fantômes, pensées violentes, réminiscences douloureuses, qui habitent le narrateur. Son plus grand amour, une noyée de quatre ans, le hante alors que cette disparition marque au fer rouge son coeur d'enfant et l'année 1972. Une année interminable qui s'étire jusqu'à l'âge adulte et le garde emprisonné dans son élan mortel. Quand apparaît Anissa Corto, le narrateur croit pouvoir oublier ses fantômes. Commence alors pour lui une autre traversée du désert amoureux : une passion pour un être qui semble intouchable... Yann Moix étonne par son style, d'une beauté souvent touchante. Les mots justes s'articulent avec harmonie pour composer un texte au thème renouvelé : les amours inconsolées et inconsolables, la passion comme un état impérieux, sans merci. La solitude enfin implacable. Avec Anissa Corto, Yann Moix ajoute une voix nouvelle au genre et creuse loin dans l'âme humaine. --Hector Chavez Avec son troisième roman, "Anissa Corto", Yann Moix franchit une étape. Son style, en dépit de quelques scories - préciosités inutiles et métaphores pesantes -, s'affirme. Sa passion d'écrire est manifeste, son sens du récit aussi. En six parties et un épilogue, "Les cimetières sont des champs de fleurs" (reprenant le titre de son précédent livre), il livre ses sombres variations sur l'amour, la mort, la société. C'est subtilement construit, à partir d'un événement dans la vie du narrateur : la noyade, à l'été de 1972, d'une petite fille de son âge - six ans -, qu'il nomme Anne (sans être tout à fait sûr, au bout du compte, au fil du temps, que c'était vraiment son prénom). Méditations sur le deuil, le souvenir... Chômeur diplômé d'école de commerce, notre anti-héros endosse dans les années 90 le costume de Donald Duck à Disneyland-Paris. Ce personnage de canard impulsif lui sert de psychanalyse. C'est un rêveur qui n'a vécu que des amours banales, et une tentative de suicide depuis que Paris rempli de promesses l'a trahi. Il n'a jamais parlé à Anissa Corto, et pourtant il vit une véritable histoire avec elle, avec ses joies, ses surprises, ses déceptions. Il raconte cet amour solitaire. Car il semble que pour Yann Moix, l'amour existe avant tout dans l'imaginaire de celui qui l'éprouve. Il le dit ici avec des mots choisis, dans un récit émouvant et sensuel qui dénonce aussi toute l'horreur sociale de notre époque.