Si Marie Ndiaye se répandait en paroles, on saurait qu'elle est, à trente-quatre ans et après huit livres, l'une des meilleures romancières de langue française aujourd'hui. Cela se sait vraiment trop peu ; mais, dans ce domaine, il est inutile de se plaindre de l'injustice : c'est comme si les lecteurs se gardaient un petit pécule de découverte pour leurs vieux jours. On met Marie Ndiaye de côté : elle est jeune, elle a le temps. On la "découvrira" avec des ah ! et des oh ! un de ces jours prochains, peut-être lorsqu'elle aura écrit un roman un peu moins bon que les autres, cela arrive fréquemment. Mais peut-être aussi grâce à "Rosie Carpe". Voilà en tout cas un roman à qui l'on ne pourra pas faire le reproche de n'être pas romanesque. Il s'en passe des choses dans "Rosie Carpe" ! Il y a des intrigues multiples, des personnages qui vivent des aventures, des rebondissements, des surprises, de la couleur, des décors, des atmosphères, du sentiment et même des meurtres. Cela commence comme un roman de Simenon. Une jeune femme, Rosie, débarque à l'aéroport de Pointe-à-Pitre en compagnie de son fils, Etienne, dit Titi, un enfant de six ans "ni gai, ni pétulant, ni léger". Rosie, démunie de tout, a quitté la France métropolitaine pour rejoindre son grand frère, Lazare, qu'elle n'a pas vu depuis cinq ans et qui lui a fait miroiter une existence dorée en Guadeloupe. Mais Lazare n'est pas là ... Marie Ndiaye avait déjà écrit de bien fortes choses - dans "La Femme changée en bûche" ou dans "En famille" - sur la famille précisément, sur la nativité, sur la vie que l'on donne et celle que l'on vous prend. Elle y ajoute cette fois une vision souvent cruelle où maternité et fraternité se vivent dans la gêne et la honte ou dans le plus monstrueux des égoïsmes ... Du coup, le roman n'est plus une surface régulière et orientée - du commencement vers la fin - sur laquelle se promène le lecteur, mais une matière épaisse et imprévisible où les pas s'enfoncent, où le temps fait des caprices, où les sentiments sont des objets aussi réels et aussi matériels que les choses. On a moins l'impression de lire Marie Ndiaye que de se laisser séduire par une sirène qui ne craint pas d'abuser des charmes de sa voix. Elle vous entraîne dans les entrelacs de ses phrases pulpeuses et asymétriques, elle vous fait croire l'incroyable, tire du magique de l'ordinaire, joue avec les mots comme un horloger avec ses rouages et pousse le talent jusqu'à obtenir ce qu'on n'attendait pas d'elle : "Rosie Carpe" est un roman violent et émouvant sur la détresse et la culpabilité et sur les enfants qui s'anéantissent d'avoir été trop mal aimés. Avant tout, sans doute, il y a une histoire, une vraie histoire, qui dès les premières pages donne envie d'aller jusqu'au bout. Rose-Marie Carpe naît et grandit en province dans un univers fade et jaune, entourée de son frère et de ses parents. Puis elle arrive à Paris, devient Rosie Carpe, rate ses études et se retrouve à travailler dans un hôtel de banlieue, où elle commence à sombrer jusqu'à ce qu'elle atteigne le "bout du rouleau" et parte en Guadeloupe retrouver un frère aux abois et des parents effrayants. C'est là que le livre commence, dans un vague aéroport, où Rosie, un enfant à la main, un autre (de père inconnu) dans son ventre, attend son frère. C'est là qu'elle rencontre Lagrand, l'autre héros du livre. La fin, terrifiante, a lieu dix-neuf ans plus tard. Mais cette vie romanesque aux multiples intrigues et rebondissements n'est que la matière de l'écriture de Marie Ndiaye qui en fait une histoire envoûtante, dérangeante, où tout se passe dans la tête des personnages, dans les descriptions hallucinantes de leurs pensées, leurs craintes, leurs désirs. C'est un livre terrible et, dans le même temps, réjouissant, parce qu'il va au fond des êtres, ne leur pardonne rien, ou peut-être tout. --Régis de Sa Moreira Nombreux furent ceux qui le pensèrent au moment de sa sortie et qui continuent de le penser aujourd'hui : Rosie Carpe est un chef-d'ouvre, peut-être le plus beau livre de la littérature française paru en 2001, en tout cas une réussite totale, Marie NDiaye étant parvenue à réaliser ce que d'aucuns jugent impossible : réconcilier l'avant-garde et le grand public, les préoccupations formelles et le plaisir de la narration. Le début d'une histoire étincelante et sombre : Rosie, jeune femme originaire de Brive-la-Gaillarde, a quitté Antony, en banlieue parisienne, pour partir en Guadeloupe à la recherche de son frère, une petite frappe instable. À ses côtés, Titi, un enfant qui fut conçu de manière lugubre et qui ne respire guère la santé... Sous le soleil des Antilles, étrangeté et dépaysement garantis. La vie de Rosie Carpe commence à Brive-la-Gaillarde, entre son frère Lazare et ses deux parents Carpe qui sont encore, alors, dépourvus de toute espèce de fantaisie vénéneuse. Rosie conservera de Brive un souvenir confus et voilé de jaune, tandis que, pour son frère Lazare, le bonheur à Brive-la-Gaillarde gardera les couleurs d'un magnolia dont il est le seul à se rappeler la splendeur. Ensuite, à Anthony, Rosie Carpe est adulte. Elle met au monde Titi, travaille, et doucement chavire. Quand Rosie Carpe débarque en Guadeloupe, elle a perdu depuis longtemps la maîtrise de ce qu'elle fait. Et tout ce qui lui arrive, enfant ou désastres, concerne tout aussi bien quelqu'un qui n'est peut-être pas elle. R160154385. ROSIE CARPE. 2001. In-8. Broché. Bon état, Couv. convenable, Dos satisfaisant, Intérieur frais. 338 Pages. . . . Classification Dewey : 843.083-Le roman social, psychologique, réaliste