Ce livre trouve son origine dans l'ardente nécessité qu'éprouve la narratrice de dire à sa mère, gravement malade, tout ce qu'elle lui doit. Rien d'évident dans cette enfance française, malgré l'école, les fêtes villageoises, la joie de découvrir - à l'insu de tous - la littérature et l'art. Les cinq premières années en Algérie, les conflits avec un père harki, le racisme ordinaire, le rejet, ont douloureusement marqué la petite fille puis l'adolescente rebelle. Quand les souvenirs affluent, ils disent la peur, la solitude, la violence qui lui a été faite et son désir de fuir. Mais ils disent aussi l'appétit, la curiosité, et l'envie de vivre en société : si la jeune fille a donné des gages, si elle est devenue excellente élève, si elle s'est fait accepter par ses voisins, cultivant avec eux leur jardin et partageant leur histoire, c'est bien grâce à sa mère. Cette femme qui, elle, a refusé l'assimilation, qui ne parle que le berbère et libère les animaux en cage, n'a eu de cesse de transmettre à sa fille la fierté de ses origines : elle n'est pas l'enfant sans passé et sans gloire dont la société française lui renvoie l'image. Elle est riche d'une généalogie et de la possibilité de s'en inventer d'autres : car elle appartient aussi bien à sa famille réelle qu'à celle des héros de la littérature américaine qui l'ont tant marquée et au milieu rural dans lequel elle a grandi. Si Zahia Rahmani se penche aujourd'hui sur son enfance, si elle rend à sa mère un hommage bouleversant de tendresse, son livre est aussi un appel vibrant contre la violence insidieuse, celle que perpétue toute une société à l'égard de ses propres enfants. Zahia Ramani vit à Paris et dans l'Oise. Elle intervient et publie régulièrement sur la littérature et l'art contemporains. Ses livres paraissent chez Sabine Wespieser éditeur: Moze (2003) a été finaliste du prix Fémina, et "Musulman" roman (2005), a obtenu la mention spéciale du prix Wepler. Extrait du livre : Ce matin, je me couche près de son corps. - Ma fille. Et elle ferme les yeux. Ma tête contre ses épaules, ma main tenant la sienne, je me plie, j'ai peur. D'un coup, je soulève des blocs. Je tombe dans l'enfance. Je cours jusqu'à une porte en fer. J'entre. On la referme. Je suis essoufflée. Quelqu'un me dit que c'est bien fait, bien fait pour moi. Ça se passe en Algérie, j'ai peut-être quatre ans. Derrière, des enfants cognent et jettent des pierres. Je leur dis, Mon père reviendra, il reviendra et vous frappera tous. Mon oeil gauche saigne. On nous réveille. C'est la Croix-Rouge. Vite ma mère nous prend. On roule jusqu'à Alger. Un homme est assis sur le sol, dans un angle. La pièce est sombre. Il est silencieux et maigre. On me dit, C'est ton père. Je ne bouge pas. Des hommes en costume vont et viennent. Nous sommes nombreux. De plus en plus. Tout le monde attend. Une nuit on me met dans un camion. Le matin je regarde la mer du pont d'un bateau. Le soir je quitte le port en camion. Je marche et dors dans un hangar. Le jour je repars. On roule. Le véhicule s'arrête. Un soldat relève la toile, le ciel est bleu, le soleil nous chauffe, la nature est belle. C'est magnifique. Il y a plein d'enfants, plein de monde autour de nous. Mon père parle avec beaucoup de gens. Je monte à l'arrière d'une Dauphine. On quitte le camp de Saint-Maurice-PArdoise. Je suis assise sur la pelouse de la résidence où nous habitons dans l'Oise. Je suis petite. Tous les enfants rient. Se moquent de moi. Je mets un temps à comprendre. Je n'ai pas de culotte. « Je suis une fille, j’ai deux sœurs dociles, six frères et un père qui me reproche ma naissance. 1962, en Algérie. C’est pour moi, dit-il, qu’il est resté. Et ce n’est que lorsqu’il s’est évadé de prison, venant en France, que je le rencontrerai en 1967. » À l’annonce de la mort prochaine de sa mère, l’écrivaine se sent privée de patrie. Elle raconte son enfance et son arrivée dans un milieu rural français qui reçoit des étrangers pour la première fois, le racisme ordinaire, la difficulté à s’imposer, sa mère qui ne parle que le berbère et lui transmet la fierté de ses origines, sa lutte pour étudier, son refus d’accepter la vie que lui destine son harki de père et ses révoltes assorties d’une exigence totale de liberté. Sous la double influence d’un frère aîné qui sera le premier bachelier du village et de la littérature américaine incarnée par Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Caldwell, Melville, Faulkner et Williams (« Je ne lis pas de littérature française. Je ne m’intéresse pas à cette histoire et l’échec de la répétition bourgeoise m’est étranger. »), Zahia Rahmani refuse de se plier, rejette l’ordre, revendique son envie de vivre selon ses propres codes et se construit à son rythme, envers et contre tous. Entre évocation d’un douloureux enfer intérieur et critique sans concession des dérives de la politique hexagonale, France récit d’une enfance est un récit autobiographique tout aussi poignant que subtilement subversif. Zahia Rahmani n’est pas qu’une voix supplémentaire dans la littérature contemporaine. Elle en est une conscience indispensable.