Christophe Donner a rompu avec sa famille, via une oeuvre agressive ... Le stalinisme du papa, la dévotion à Lacan de la maman, reviennent en leitmotiv de récits hantés par sa quête d'une littérature d'évidence, de déchirement, et sa haine du romanesque. Ce livre-ci, le meilleur avec "L'Esprit de vengeance", replonge au coeur de ces affres, ces souffrances que tout écrivain tente de calmer en les disant. Donner va plus loin qu'il n'a jamais été dans l'analyse de son vertige, s'autopsie sans anesthésie, s'autorise un diagnostic audacieux sur l'origine de son mal. A partir d'un vertige privé, "L'Empire de la morale" accuse deux monstres ayant, selon lui, cannibalisé le XXe siècle : la psychanalyse et le communisme ... "L'Empire de la morale" est à la fois une manière de laver son linge sale avec sa mère et de pourfendre une bien-pensance héritée de Freud. Pour lui, le complexe d'Oedipe, qu'on veut à tout prix lui coller sur le dos, est une sombre imbécillité ("un des produits de l'imagination les plus nocifs qui aient été inventés" écrivait-il déjà dans "Contre l'imagination") ... Christophe Donner attaque le siècle des servitudes sur un autre front : celui du communisme, ferment lui aussi de violence fanatique. Chronique au vitriol du temps où la tribu chantait en choeur 'L'Internationale' dans la 2 CV, des abus d'un grand-père, expert en gifles et injures, ex-prof de maths, "tyran à la retraite en chaussons" croyant à la dictature du prolétariat, de l'aveuglement d'un père acharné à en découdre avec les bourgeois, les curés, les trotskistes. et les maoïstes ... "L'Empire de la morale" (que les éditions Grasset ont orné d'un malicieux bandeau : "le fils du fossile et de la marteau"), brasse des apostrophes contre la science ("qu'elle me délivre, putain !"), des anathèmes contre les dingos du signifiant, un pamphlet politique assassin à l'égard des "tentacules venimeux" de la bureaucratie et des "tueurs en puissance" de l'orthodoxie marxiste, des piques contre Nietzsche, Jaurès et la religion de l'art, un plaidoyer pour Sophocle et Kessel, et une réflexion philosophique hardie sur le surgissement de la morale : "Qu'elle soit fille répudiée de l'âme, grande soeur jalouse de l'éthique ou mère de toutes les logiques", elle agit, selon lui, sur l'organisme, et Donner veut absolument comprendre ce qui kidnappe sa volonté, le pousse vers ces crises hallucinatoires, si ce sont les notions de bien et de mal qui le conduisent vers ses supplices. Né en 1956 à Paris, Christophe Donner est l'auteur d'une oeuvre importante et diverse où l'on peut citer, chez Grasset, L'Esprit de vengeance, Retour à Eden, Ma vie tropicale. Le Livre : Un enfant surdoué, handicapé par une hallucination qui fait de lui un handicapé de la vie auquel tout contact physique est interdit, est interné dans une institution spécialisée, puis part avec son père à Saint Tropez avant de revenir vers Paris où il s'affranchit progressivement des démons de son « roman familial ». Comment le narrateur en arrive-t-il là ? Il est le fils bâtard de Freud et de Marx, de la psychanalyse et du communisme, d'un fléau intellectuel et d'un fléau social, de sa mère et de son père. La religion de l'Inconscient et celle de la Révolution ont coulé dans ses veines depuis l'enfance : c'est cette double violence exercée sur lui, ce double mensonge meurtrier du siècle, qui constituent les véritables personnages du roman. La révolte contre la tyrannie douce d'une mère psychanalyste passe par la dénonciation de l'escroquerie du freudisme ; l'apostasie de la religion du père communiste passe par le règlement de comptes avec la légende léniniste. De sorte que l'extrême singularité du roman familial touche à l'universalité du roman générationnel. Roman total où l'on trouve de la drôlerie et de la sauvagerie, de la science et de l'histoire, une théorie de la morale et une pratique de l'auto fiction Adolescent, le narrateur est victime d'une hallucination qui envahit son être et altère considérablement son quotidien : tout contact physique lui devient intolérable. Sa mère, psychanalyste, l'envoie chez un confrère. Malgré les séances du docteur Hartman, le mal empire et l'adolescent est interné dans une institution spécialisée. "L'hallucination se moquait de toutes les interprétations, elle était là, en pleine conscience, comme une diablesse anti-psychanalytique, bien décidée à ma perte." Avec humour et brio, le jeune homme surdoué évoque sa cure analytique et ne manque pas de narguer la psychanalyse de ses critiques acerbes. Progressivement, et une fois sorti de l'institution spécialisée, il va se libérer de ses démons. Ses expériences sont une motivation, un prétexte pour dénoncer les failles de cette science de l'inconscient. Le narrateur accuse également le communisme incarné par le père et s'insurge contre la violence meurtrière du processus révolutionnaire, contre la tyrannie du mensonge. Christophe Donner signe un roman singulier et ambitieux où se mêlent famille, science et histoire, un règlement de compte qui ne laisse pas le lecteur indifférent. --Nathalie Jungerman Fils d'une mère psychanalyste et d'un père communiste, Christophe Donner a ce que l'on pourrait appeler une petite dent contre le freudisme et le marxisme-léninisme, qu'il considère comme des impostures intellectuelles permettant à peu près tout sauf l'émancipation des individus. Ayant directement souffert de ces pseudo-figures de la libération, qui ne l'ont ni aidé à soigner ses troubles psychiques ni à comprendre l'idée de tolérance, l'auteur a décidé de mettre au jour les scories de ces systèmes de pensée à travers un livre qui risque fort de faire couler beaucoup d'encre. Son but principal ? S'ériger contre la violence théorique des idéologies et l'obscurantisme qui entoure la fabrication de toute haine. A mi-chemin entre roman familial, écriture sur soi et essai, L'Empire de la morale est un livre émouvant et rude, dont les héroïnes sont de bien mauvaises idées colportées par des caricatures intellectuelles.