J'ai épousé un communiste
On croyait que ce créateur hanté par le double était allé aussi loin que possible dans "Shylock" en affrontant son narrateur, nommé cette fois-là Philip Roth, à un personnage qui est "un faux lui-même" et s'appelle... Philip Roth. Mais ce romancier imprévisible pouvait être plus fort encore. Il s'est mis à écrire une trilogie avec arrière-fond historique dont voici le deuxième volet, "J'ai épousé un communiste", après "Pastorale américaine" (2) et avant "The Human Stain" (La Tache humaine) (3). Le premier se passe dans l'Amérique des années 1960, confrontée à sa jeunesse en révolte, et le dernier pendant le second mandat de Clinton. Quant à "J'ai épousé un communiste", il revient sur l'après-guerre et l'époque glaciale du maccarthysme ... Démonter minutieusement, froidement, brutalement aussi, les mécanismes de la trahison est l'un des propos de ce livre qu'on peut lire de trois manières au moins. Pour comprendre Ira Ringold et la situation historique de son temps. Pour retrouver la méditation de Roth sur l'identité, qui traverse toute son oeuvre. Pour explorer de nouveau la vengeance personnelle de Roth contre les femmes, qui, elle aussi, est une constante chez lui ... Dans le combat d'Ira et d'Eve, on retrouve le Roth de toujours, percutant, surpuissant, effrayant, acharné à montrer qu'entre les hommes et les femmes rien n'est possible sauf le cycle infernal séduction-passion-lutte à mort. Une démonstration à laquelle s'emploient, de manière très ennuyeuse, beaucoup de supposés romanciers. Mais que la lucidité infernale et le style féroce de Philip Roth rendent irréfutable. Le maccarthysme a beau déferler sur l'Amérique au tournant des années cinquante, Ira Ringold se croit à l'abri de la chasse aux sorcières. Non seulement parce que son appartenance au Parti communiste est ignorée même de ses amis, mais surtout parce que l'enfant des quartiers pauvres de Newark, l'ancien terrassier au lourd passé, s'est réinventé en Iron Linn, vedette de la radio, idéale réincarnation de Lincoln, et heureux époux de Eve Frame, ex-star du muet. Mais c'est compter sans la pression du pouvoir, sans les aléas du désir et de la jalousie, sans la part d'ombre que cachent les êtres les plus chers. Car si Ira a changé d'identité, Eve elle-même a quelque chose à cacher. Et lorsqu'une politique dévoyée contamine jusqu'à la sphère intime, les masques tombent et la trahison affecte, au-delà d'un couple, une société tout entière. Ne reste alors aux témoins impuissants, le frère d'Ira et son disciple fervent, le jeune Nathan Zuckerman, qu'à garder en mémoire ces trajectoires brisées, avant enfin, au soir de leur vie, de faire toute la lumière sur une page infâme de l'Amérique.À l'instar de Pastorale américaine, J'ai épousé un communiste rend justice à ces individus détruits par la tourmente des événements et décrit avec une rare puissance comment l'Histoire ébranle la trame même de nos existences. Dans ce récit à deux voix, Nathan Zuckerman – double de l'auteur – et son vieux professeur remontent le fil d'une mémoire brouillée, celle d'Iron Ringold, celle d'une Amérique plongée dans la tourmente du maccarthysme. C'est le temps de la "chasse aux sorcières" lancée par une meute hideuse et zélée, assoiffée de vengeance et qu'importe si elle se trompe de gibier, la cause sert les ambitions de pouvoir. Dangereux communiste pour les uns, utopiste forcené ou rêveur empêtré dans ses contradictions pour les autres, Iron est une cible de choix. Devenu comédien pour la radio, marié à une actrice – une Ève déchue martyre de sa propre fille – Iron la brute vocifère le droit au bonheur tandis qu'il peine à trouver le sien propre. "(…) Et puis le torrent des trahisons" qui charrie la haine rageuse et la froide vengeance alors si douce lorsqu'elle se déverse enfin. Amours déçues, tromperies, obscurantisme, idéalisme béat, enfances brisées, chaque écueil est source de traîtrise faite à soi-même. --Lenaïc Gravis & Jocelyn Blériot Ira Ringold, enfant des quartiers pauvres de Newark, a épousé Eve Frame, ex-star du muet. Officiellement vedette de radio sous la fausse identité d'Iron Linn, Ira défend en secret, avec toute sa rage, les droits des travailleurs. Son frère Murray, professeur d'anglais, a eu pour élève le jeune Nathan Zuckerman. Il deviendra l'ami et le disciple d'Ira, jusqu'à ce que ce dernier soit trahi par sa femme et livré à la commission des activités anti-américaines. Des années après, un Nathan et un Murray vieillissants racontent ces années cinquante qui ont marqué leur jeunesse. Avec le souffle et le talent d'observateur de l'âme humaine qu'on lui connaît, l'auteur de Pastorale américaine raconte la noire période du maccarthysme à travers les destins individuels.