Il y a un an, Frédéric Pajak publiait, avec succès, "L'Immense Solitude" : le sous-titre du livre était : "Avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin"). L'ouvrage, qui avait le format d'un album, comprenait à chaque page un dessin en noir et blanc et un texte ; celui-ci entretenant avec les images un rapport souvent aléatoire, rarement directement illustratif ... Aujourd'hui, c'est "Le Chagrin d'amour". Le personnage principal en est Guillaume Apollinaire, poète amoureux et soldat dans les tranchées. Comme Turin pour "L'Immense solitude", c'est la guerre de 14-18 qui forme le décor principal de l'histoire racontée. C'est dans le charnier, sous les obus et les cadavres, que le livre s'achève. Le noir a gagné. Apollinaire, charmeur érotique au milieu de l'horreur, flambeur lubrique avec Lou, projetant une vie qu'il ne connaîtra pas avec Madeleine, va recevoir son éclat dans la tête, puis ce sera la trépanation, enfin la mort, après une fièvre espagnole. Lui si disert et gourmand, avec un tel trésor de joie en lui, est envahi par l'angoisse, qu'il mêle étrangement à la joie... Le 6 avril 1915, il écrivait à Lou : "C'est une vie grandiose qui ne va pas sans une mélancolie lyrique extraordinaire. Les obus gémissent d'une façon déchirante..." ... La construction de l'ouvrage en chapitres et séquences est surprenante. Pajak se donne toutes les libertés, celle de parler de lui et de ses amis, d'entrer en scène pour en sortir aussitôt, de peindre telle figure, de suggérer tel souvenir... Mais ce qui est plus étrange encore, c'est le pouvoir, la force émotionnelle que cette composition parvient à dégager. Tous les éléments disparates paraissent coïncider, s'appeler les uns les autres. Trois lignes sont suivies, à la fois d'une manière autonome et formant bouquet : le dessin, qui est, affirme Pajak, "comme de la musique, comme une bande-son" ; l'histoire de Guillaume, "guerrier malade d'amour, comme l'étaient les troubadours, et conscient de sa souffrance, s'adonnant volontairement à elle pour mieux la décrire" ; le récit personnel, dispersé, oblique et indirect du propre "chagrin d'amour" vécu par Pajak ... Pourtant, au travers de ces masques et de ces figures, dans les rues de Turin ou dans la boue de la Grande Guerre, c'est toujours de lui qu'il s'agit. C'est lui le conteur, mieux : le narrateur d'une histoire qu'il fait sienne. Et c'est bien dans les eaux profondes de sa propre mélancolie qu'il puise son inspiration, cherchant à conjurer, par la plume et le pinceau, les spectres de la solitude, de l'enfance orpheline, du désamour... Quiconque éprouve un jour un chagrin d'amour sera anéanti à jamais. Et si ce chagrin d'amour l'anéantit c'est que sa vie l'était déjà. Enfin s'il est anéanti il cherchera à revivre indéfiniment cet anéantissement. Ainsi pourrait se présenter le chagrin d'amour, cette émotion excessive presque aussi douloureuse que le deuil. Pourtant à y voir de plus près, ce grand malheur est capable de petits stratagèmes, de palliatifs et de ruses. C'est précisément l'objet de ce livre. En évoquant ses propres plaisirs et déboires amoureux, l'auteur se souvient de Guillaume Apollinaire, le mal-aimé. Il relit attentivement les lettres que celui-ci écrivit chaque jour sur le front de la Grande Guerre en particulier celles qui étaient adressées simultanément à deux femmes : Louise de Coligny surnommée Lou, pour qui il ressentit probablement son plus grand chagrin d'amour et Madelein Pagès, rencontrée par hasard sur le chemin de la caserne et qui se promit à lui avec enthousiasme. L'une ne l'aimait plus, l'autre l'aimait déjà et Guillaume les aima toutes les deux. S'agit-il chez lui d'un dédoublement de la personnalité ou assistons-nous à quelques unes de ces subtiles ruses du chagrin d'amour ? Bien entendu l'auteur se garde de donner une réponse, il se contente de suggérer. L'autobiographie fait place à la biographie et la poésie vient se confondre à ce double langage épistolaire. Du fond de sa tranchée, nous voyons Apollinaire tenir tous les rôles : l'éconduit et le séducteur, l'anarchiste et le patriote, le lettré et le camarade grivois. Son théâtre c'est la guerre et la guerre est à ses yeux un immense théâtre érotique où la sensualité devient aussi fiévreuse qu'elle est rendue impossible. Ici dans le vacarme des canonnades il va exacerber des sentiments violemment contradictoires qui sont les siens, ici le chagrin d'amour règne en maître absolu. A la fois lyrique et mélancolique, ce chagrin d'amour imprègne les pages de ce livre : on y rencontre Emily Dickinson, Stendhal, Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Francis Picabia, Piet Mondrian et tant d'autres, actrices et acteurs amoureux ou malheureux de ce huis clos où le texte donne la réplique à près de trois cents dessins. Texte de présentation de l'auteur Le chagrin d'amour nous anéantit, et nous ne cessons d'en rechercher l'intensité. À partir des écrits de Catherine de Russie ou d'Aragon, mais aussi de ses propres souvenirs, Frédéric Pajak sonde et exorcise pour nous cette peine ambiguë. Ses dessins, portraits d'amis ou de gens célèbres, ajoutent au livre une valeur documentaire, et donnent au lecteur l'impression de participer à une conversation sur ce sujet, en compagnie de ces mille visages et souvenirs. On se souvient de Picabia et de Piet Mondrian. On croise Duchamp, Picasso, Emily Dickinson et Stendhal. On suit surtout Apollinaire, amoureux capable d'endosser l'uniforme du désespéré sans quitter celui de l'éternel séducteur. Un livre captivant, qui à travers des portraits intimes ou publics, renvoie au lecteur sa propre image.